Les Neurones à l'Envers

Extrait de La Dérive

Chaque soir, le croissant lunaire est le signal précurseur d'un prochain départ. Après m'être couchée, je viens à peine de fermer les yeux que je pars solitaire, pour un nouveau voyage à travers le monde. C'est un dépaysement très agréable, un pélerinage. Par le biais de mes rêves et de mon lit, un magnifique voilier, je parcours des milliers de kilomètres. Avec lui, je n’ai pas besoin de passeports ou de bagages. Ne sachant à l’avance où les courants me mèneront, je m'enfuie à la conquête d'une terre inconnue pour m'éloigner de la fatalité qui me colle à la peau. Ce n'est pas risqué, ni onéreux.

Pourtant, mes nuits sont plus mouvementées ces derniers temps. 
Il est près de minuit et je m'apprête à m'envoler. C'est une situation qui aurait pu être comparable aux autres, et je suis déterminée à partir ailleurs. J’ai toujours aimé les imprévus, les surprises où rien n’est organisé. En fermant le volet, le ciel tout autant constellé qu'hier ne présage aucune difficulté. On ne peut pas entrevoir le danger simplement en levant les yeux. Il n'y a pas d'orage dans l'air. Les rideaux à demi fermés, laissent apparaître une petite lueur sur mes draps froissés. Mais, en retirant ma chemise blanche, je vois une lumière éclatante comme un transit entre le jour et la nuit. A peine allongée sur le dos, que je ne me sens plus  maître de mon corps, dépossédée de tout. Livrée à moi-même, les palpitations, les frissons, envahissent mes cuisses. L'air devient de plus en plus lourd. Ces sensations ne sont pas de simples vibrations, et je tremble de froid comme un vagabond affrontant l’hiver. Me croyant à l'abri, je ne tente pas de partir. Et puis, c'est bien trop tard pour s'échapper de l'enfer.
Aussi, je me rassure par quelques pensées avant que les choses ne se gâtent.
Très vite, la tempête éclate. Je m'incline par un gémissement en guise de signal, et aussitôt, mon voilier se trouve violemment balancé par les vagues d’une mer déchaînée. Je me cramponne à ce que je peux saisir car ce déséquilibre génère un vent puissant,  facteur de rafales. Ces violentes secousses influencées par une force mystérieuse me font élever et retomber vivement. Successivement, et dans les minutes qui suivent, elles expriment  une colère fugitive.
Insensible à la douleur, je deviens raide. Je n'éprouve aucune souffrance et n'ai pas le pouvoir de les apaiser ou de les combattre. Dans un tel duel, je ne fais que subir la face cachée en moi. Elles s'acharnent tant qu'elles m’épuisent par leur violence et je me blesse légèrement. Je n'avais jamais vécu un tel affrontement dans mon enfance.
Après ce quart d'heure de galère, je me relâche et le calme revient. Ma respiration reprend son rythme habituel, mais c'est la décadence totale d'une morte vivante. La bataille terminée, le mât de mon voilier se brise en deux. Il n'est plus qu'une ruine. Dépourvu de son gouvernail et partant à la dérive, il est destiné au naufrage. Il a perdu toute sa vitesse ; c'est un véritable chaos. Sans but, il se laisse ballotter paisiblement dans les eaux troubles. Tout est désagrégé autour de moi et le péril est imminent. Il ne me reste que la coque légèrement éclatée, sur laquelle mon corps flotte. A bout de force, je m’endors. La peau moite, je suis enveloppée dans la voile déchirée et tachée de rouge par l'écume de ma salive. Mes vaisseaux sanguins gonflés, continuent d'irriguer mes neurones enragés ; ils n'ont pas jeté l'ancre, eux. Ils ont survécu et font encore partie de l'équipage.



18/07/2012
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